Ma femme et moi venons de très grandes familles élargies. Nos parents sont nés dans des familles de métayers qui ont émigré vers les régions urbaines du Nord vers 1920-1930. Tout comme leurs parents migrants, ils exerçaient, ainsi que leurs frères et sœurs, les métiers de dur labeur d'ouvrier, de domestique et d'artisan. Ils vivaient dans des « enclaves de culture rurale » dans les villes de Pennsylvanie. Ces enclaves qui comportaient église et organisations civiques, préservaient leur histoire, leurs valeurs et leurs rêves. Ma génération, celle du baby-boom, comporte diverses professions et différents styles de vie de classe moyenne, intérêts culturels et de tendances politiques. Nous vivons dans des communautés sur les côtes Est et Ouest et nombre d'entre nous sont retournés sur les terres du Sud de nos grands-parents. Si bien que lorsque nous nous retrouvons lors de rassemblements (de 200 personnes ou plus), il y a les habituelles mises au courant réciproques, embrassades, rires et présentations. Souvent il y a des matchs improvisés de basket et de softball. J'apprécie particulièrement les histoires hilarantes que racontent les anciens et les discussions sur celui qui se souvient le mieux du « bon vieux temps ».
Au fur et à mesure de la journée, mes cousins qui sont des hommes politiques se retrouvent avec d'autres qui pensent que la politique n'est qu'une conspiration contre « le peuple ». Il y a aussi quelques végétariens qui sont fâchés que l'on n'ait pas pensé à eux lorsqu'on a décidé du menu et qui prédisent que nous mourrons tous de la cuisine du Sud qui est à base de plats frits. Les « capitalistes » d'entreprise entrent en conflit avec les idéalistes de la réforme sociale sur la façon de régler les problèmes nationaux. Et vous pouvez imaginer ce qui arrive lorsque les intégristes religieux s'arrêtent devant les tables couvertes de bières des clans de la famille qui ne vont pas à l'église.
Mais quand vient le soir, il se passe toujours quelque chose de très spécial. On chante. Que nous soyons baptistes, méthodistes, pentecôtistes, épiscopaliens ou non-croyants, les chants commencent à nous rapprocher. Certains de nos frères, sœurs et cousins sont de merveilleux musiciens et, tels que des prêtres d'une tradition antique, ils entonnent des chants gospel et des negro-spirituals, ces mélodies et rythmes ayant leurs racines dans les terres rurales du Sud. Personne ne demande « Crois-tu vraiment aux paroles de ce cantique ? » Ou « Où se trouvent les « Baxter républicains » pour que je me joigne à eux (ou les évite, le cas échéant) ? » Non, plus qu'à tout autre moment dans ces grands rassemblements, les chants nous rapprochent dans un esprit de gratitude. Ce sont nos chants traditionnels dans lesquels j'entends les voix de mes ancêtres - grands-parents, vieux oncles et tantes - ceux que j'aime beaucoup mais que je ne vois plus. Toute la famille sur terre et dans les cieux chante. Les petits enfants regardent les adultes avec stupéfaction et essaient de reprendre les airs ou de taper des mains.
Dans ces moments, la gratitude pour notre vie en commun engloutit nos différences. La reconnaissance est palpable : gratitude pour la foi et le courage de nos ancêtres et de nos parents, gratitude pour l'amour et les rêves qui nous ont conduits sur cette route longue et difficile jusqu'à notre génération. Plus que tout, nous ressentons de la gratitude envers Dieu dont nous partageons la grâce au sein d'un patrimoine si spécial. Pour une raison ou une autre, les chants nous rappellent que qui nous sommes de par nos racines communes est plus important que les différences qui nous distinguent.
Comme on peut s'y attendre, après les chants resurgissent les discussions, les concurrences et les idées divergentes mais je les ressens toujours différemment après les chants. Les exhortations et les remontrances, les cajoleries et les disputes continuent mais avec une nouvelle sagesse qui semble dire « Tu es différent, peut-être même dans l'erreur, mais tu fais partie de la famille, tu es moi ». D'une certaine façon, ce rituel du chant produit une expérience commune de grâce, une grâce qui transforme l'esprit individuel et collectif en notre identité essentielle de famille. En tant qu'Épiscopalien, je médite souvent sur le fait que ces chants sont comme l'expérience de l'eucharistie, c'est-à-dire une expérience dans laquelle la douleur, le sacrifice et l'amour d'une époque passée entrent dans notre vie présente. C'est pour moi l'instant où les vivants et les morts partagent un sacrement commun de mémoire et de gratitude qui tempère et embellit le dur labeur de donner forme à notre avenir ensemble.
« Et soyez reconnaissants. Que la parole de Christ habite parmi vous abondamment; instruisez-vous et exhortez-vous les uns les autres en toute sagesse, par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels, chantant à Dieu dans vos coeurs sous l'inspiration de la grâce ».